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June 15

"Post-sionisme" ou la fin des consensus

ARTICLES

Par Ilan GREILSAMMER 

...Pour comprendre la problématique du conflit ‘religieux et laïcs’, il faut retourner aux origines d’Israël, au 19e siècle, lorsque le sionisme politique s’est développé.

Il est un fait, qu’il faut toujours rappeler, que l’attitude générale du monde rabbinique et religieux a été dans l’ensemble extrêmement hostile au projet sioniste. Il ne faut pas refaire l’histoire, comme le font certains. Le monde des rabbins, des sages de la torah, qu’il s’agisse des admorim hassidiques ou du courant qu’il lui avait été opposé le courant des mitnagdim, des lithuaniens, ce monde de la torah et des grandes yeshivot, ce monde qui représentait l’essentiel du monde religieux, a vu d’une façon (et le mot négatif n’est pas assez fort) hostile la naissance du sionisme.

Les raisons sont de trois ordres :
1. Une raison d’ordre théologique ; selon laquelle la fin de l’exil et le retour en terre d’Israël n’aurait lieu que lorsque Dieu le déciderait, et non lorsque l’homme, le juif, le déciderait. C’est une raison théologique très profonde lorsque l’on conçoit l’exil comme châtiment divin (cf. Eikha).
2. La deuxième raison était la peur d’un nouveau faux messianisme ; le souvenir du shabtaïsme et d’autres déviations étant encore très présent. Les rabbins ont donc rapidement écrit que « ce que nous voyons là est un nouveau faux messianisme ».
3. Mais la raison fondamentale est que le sionisme était un mouvement laïc, organisé par des laïcs, vécu et animé par des laïcs. Et il y avait cette idée profondément ancrée chez les rabbins selon laquelle « de juifs mécréant, ne respectant pas les mitzvot, rien ne peut sortir de bon et certainement pas ce mouvement national ».

Il y a eu donc une violente hostilité, qui par la suite se concrétisera politiquement dans le mouvement ‘Agudat Israel’, dont on ne rappellera jamais assez qu’il a luté contre le sionisme partout, bien avant la Shoa, en Pologne et dans d’autres endroits.
La plus grande crainte des rabbins les plus modérés portait sur l’évolution possible du mouvement sioniste vers une laïcité envahissante. En effet, il eu un grand drame lorsque le mouvement sioniste décida de s’occuper de questions culturelles, touchant aux croyances et aux pratiques.

Jusqu’à la création de l’état d’Israël, une collaboration naquit entre laïcs et religieux. Coopération qui durera, avec le fameux statuquo sur les questions religieuses de l’état, tant que les religieux resteront comme ils l’étaient jusqu'à sa création, en dehors des activités publiques de l’état d’Israël et du gouvernement, dans leurs ghettos. ‘Statuquo’ qui laissera penser bien sûr que rien ne reste figé, mais qui ne gênait pas non plus, dans un premier temps, le fonctionnement habituel et normal de cet état moderne.

Le drame très profond de l’état d’Israël, et c’est une tragédie, est qu’à un certain moment, que l’on peut dater après la guerre des 6 jours, la situation volera rapidement en éclat. En effet, d’une génération de laïcs aux connaissances encyclopédiques, a succédé une génération de jeunes israéliens laïcs qui, en grande partie en raison du système dans lequel ils ont été éduqué, n’ont plus de connaissances juives. Pire… ils ne savent rien ! et de façon presque terrifiante qui nous laisse pantois. En même temps, ils ont développés une détestation à l’égard des sujets juifs et de la bible. Des laïcs pour qui il n’y a que le cosmopolitisme, l’imitation de ce qui se passe en dehors d’Israël, qui compte. Et cette volonté de faire de la Medinat Israël une société strictement à l’image des autres sociétés occidentales.
C’est ce que l’on commence à appeler aujourd’hui le ‘post-sionisme’. C'est-à-dire, le désintérêt pour le caractère juif de l’état d’Israël et le fait qu’avec le temps, de moins en moins de jeunes laïcs sont intéressé par le caractère juif de l’état d’Israël.

Toutes ces idées d’« état de tous ses citoyens », d’un état qui n’a finalement pas besoin de ces caractéristiques qui sont le ‘Maguen David’ sur son drapeau, son hymne l’Hatikva, et qui finalement devrait reléguer ces vieilleries, comme la cacherout collective ou le respect du shabbat, au chapitre du moyen âge. C’est cette évolution qui scinde la société israélienne de plus en plus, et c’est ce terrible danger qui guète l’avenir d’Israël.

Extrait de la conférence "Le projet sioniste au coeur du conflit religieux / laïque" - Ilan Greilsammer, Professeur de Sciences politiques à l'Université Bar-Ilan.

Entre rupture et continuité, le choix impossible du Sionisme

ARTICLES

Par Nicolas ZOMERSZTAJN 

......A cette dialectique de la normalité et de la révolution, se superpose celle de la continuité et de la rupture avec le passé juif. A l’instar des nombreux mouvements nationaux apparus dans le courant du XIXe siècle, le sionisme s’interroge longuement sur sa place dans l’histoire de son peuple. En dépit de la rupture radicale avec les siècles de vie juive en diaspora qu’il préconise vivement, le sionisme saisit très tôt les problèmes qu’un tel processus peut engendrer s’il est mené à la lettre. En effet, ne ruine-t-il pas sa légitimité historique à l’égard des Juifs s’il rompt complètement avec le judaïsme et le passé juif ? Cette interrogation ne cessera d’accompagner la réflexion des théoriciens du sionisme et alimentera de nombreux débats animés au sein de ce mouvement. C’est la raison pour laquelle, à l’exception notoire de Théodore Herzl, fondateur du sionisme politique, aucun sioniste ne fera table rase du passé. Pour ce journaliste et critique littéraire juif viennois d’origine hongroise, l’influence du libéralisme philosophique et politique est déterminante. Pour ce Juif assimilé, le problème se situe essentiellement dans les relations qu’entretiennent les Juifs avec les sociétés environnantes. La crise interne que traverse le peuple juif et les défis de la modernité auquel il est confronté ne préoccupent pas Herzl. Selon lui, les Juifs sont confrontés à une situation d’urgence pour leur survie en raison de l’échec de l’émancipation due à l’apparition d’un antisémitisme virulent tant en Europe orientale qu’en Europe occidentale. Ils doivent donc se constituer en nation et fonder leur propre Etat où leur existence sera pleinement garantie. L’Etat auquel il fait allusion correspond évidemment aux canons du libéralisme politique très en vogue dans les cercles intellectuels viennois : un Etat moderne où toute référence aux traditions religieuses sera soigneusement évacuée. C’est la raison pour laquelle il prend bien soin d’intituler son livre faisant office de programme politique l’Etat des Juifs (Der Judenstaat) et non pas l’Etat juif (Der Jüdischerstaat). Herzl envisage donc une rupture radicale avec le passé traditionnel juif avec lequel il ne cherche pas à établir le moindre lien avec son projet politique.

Extrait de "Entre rupture et continuité, le choix impossible du sionisme" - Etude 2005

May 01

Emmanuel LEVINAS

 ILS ONT DIT...
 
   « L’important dans l’Etat d’Israël ne consiste pas dans la réalisation d’une antique promesse, ni dans le début qu’il marquerait d’une ère de sécurité matérielle – Problématique hélas ! – mais dans l’occasion enfin offerte d’accomplir la loi sociale du judaïsme. Le peuple juif était avide de sa terre et de son Etat non pas à cause de l’indépendance sans contenu qu’il en attendait enfin commencer. Jusqu’à présent, il accomplissait des commandements ; il s’est forgé plus tard un art et une littérature, mais toutes ces œuvres où il s’exprimait demeurent comme les essais d’une très longue jeunesse. Enfin arrive l’heure du chef–d’œuvre. C’était tout de même horrible d’être le seul peuple qui se définisse par une doctrine de justice et le seul qui ne puisse l’appliquer… la pratique de la justice justifiait la présence sur une terre… »

Emmanuel Lévinas
(Philosophe français d'origine lituanienne, in Difficile liberté page 282)
April 20

Haim HAZAZ

 ILS ONT DIT...
 
   « Le Sionisme et le Judaïsme ne sont pas la même chose, mais bien deux choses distinctes l’une de l’autre - il n’y a aucun doute, deux choses qui se contredisent l’une l’autre. Quand on ne peut pas être Juif, on devient Sioniste. Le Sionisme émerge des ruines du Judaïsme, à l'heure où le peuple s’épuise...
Une chose est sûre, le Sionisme n'est pas une continuité - ce n’est pas non plus un remède à la maladie. Il déracine et détruit. Au contraire, il détourne le peuple, le défie, va à l’encontre de sa volonté et de son esprit, le vide, le déracine et l'abandonne pour un autre chemin, vers un but éloigné et précis, lui et une poignée d’homme à sa tête, la graine d'une autre nation !
Attention : ni nouveau ni renouvelé, mais différent.
Celui qui pense autrement, soit il se trompe soit il se ment.
»

Haim Hazaz
(Écrivain, un des fondateurs de la pensée sioniste - Éditorial de Haaretz "Musaf" Elul 5703 (1943))

Tom SEGEV

 ILS ONT DIT...
 
   « Le mouvement sioniste était un mouvement laïc. Il a donné une définition séculière à l'identité du juif. Le Juif est un peuple, comme tout les peuples en Europe. Le sionisme, lui, est né du mouvement nationaliste européen, et n’a donc aucune place en lui pour le juif orthodoxe. Le mouvement sioniste a rivalisé avec la religion, il s’est même considéré comme son opposant, parce qu'il a donné une nouvelle définition au judaïsme. Selon celle-ci, un juif pourrait même être un athée. En cela, il s'est vu comme un adversaire, et les premières luttes du mouvement sioniste n’étaient pas externes, mais internes. On a dû convaincre les juifs de croire au sionisme, et le plus grand rival du sionisme était donc le Judaïsme Orthodoxe. »

Tom Segev
(Historien, écrivain et éditorialiste au quotidien Haaretz)

Marie BLETTERY - Nathan WEINSTOCK

 ILS ONT DIT...
 
   « Les pères fondateurs craignaient grandement que le peuple ne soit pas convaincu de la justesse du grand dessein, tous les moyens disponibles furent donc, dès lors, mobilisés pour trouver et construire la légitimation.
Une légitimation se construit en fabriquant des mythes, le sionisme n’y a pas manqué...la plupart des intellectuels, écrivains et artistes s’y associèrent avec enthousiasme. Ces mythes furent si bien construits, relayés et diffusés au sein de la société, qu’ils contribuèrent pendant longtemps à façonner la mémoire collective des Israéliens. Les dirigeants sionistes et les intellectuels enrôlés à la cause, firent en effet appel à un arsenal sélectionné de symboles et de mythes généralement empruntés à la religion juive ou à des faits de l’histoire juive ancienne ou moderne, en les sécularisant et en les nationalisant.
»

Marie BLETTERY  
(Les travaux des « nouveaux historiens israéliens, 2002)
 
   « À l’époque Israël se complaisait dans une version purement auto-justificatrice de sa propre histoire. Il faudra attendre que se lève une jeune génération de chercheurs pour que des vérités pénibles soient dites. Comme tout État, Israël doit assumer les zones d’ombre qui ternissent son passé. Mais ce travail s’effectue... »

Nathan WEINSTOCK  
(juriste, historien et écrivain - L’Arche n° 579-580, juillet-août 2006)

POURQUOI CE REPORTAGE MAINTENANT ?

ARTICLES

Par Eretz HAKEDOSHA

Il est indéniable, en effet, que les historiens israéliens pendant longtemps étaient, et dans une certaine mesure, demeurent encore, confrontés à de réels problèmes de sources qui ont, sans nul doute, entravé la recherche historique mais aussi, pour certains, l’enseignement. 

La masse disponible de documents et de matériaux écrits sur lesquels les historiens sont habitués à travailler est relativement réduite en premier lieu, du fait des restrictions imposées par les lois d’ouverture légale des archives. Les dossiers sensibles concernant la sécurité de l’Etat, c’est-à-dire la quasi totalité des archives militaires, ne sont consultables qu’après un délai de cinquante ans, sauf dérogation spéciale qui fut d’abord exclusivement accordée aux officiers de la branche historique de l’armée israélienne. Ceci explique donc que les premiers écrits sur les premières années d’Israël aient été faits par des membres de l’armée et donc aient été, pour la plupart, des ouvrages apologétiques à la cause sioniste. 

Quant aux documents administratifs et municipaux ou à la correspondance des hommes ayant occupé une charge publique, ils sont eux, assujettis à vingt ou trente ans de réserve. Les règles appliquées aux fonds privés légués aux archives d’Etat sont fixées par les donateurs. Certaines archives ont disparu ou ont été partiellement détruites, comme celles du service d’intégration des nouveaux immigrants rendant les recherches à ce sujet très difficiles. 

Ceci n’a pas empêché, tout de même, Tom Segev de consacrer une partie de son livre, Les Premiers Israéliens, aux conditions d’accueil et de vie de ces nouveaux immigrants, s’appuyant pour cela sur de nombreux témoignages oraux. Mais la plupart des historiens, peu rompus aux méthodes de l’histoire orale et soupçonneux face aux témoignages oraux souvent taxés de propagande, n’ont que très rarement exploité cette voie. 

On peut donc comprendre, face à ces nombreux obstacles: tant intellectuels, structurels, que légaux, que, jusque dans les années soixante-dix, l’histoire contemporaine d’Israël ait été, en quelque sorte, un terrain d’études presque entièrement laissé vierge par les historiens israéliens.

Ceux qui ont donc décidé, après l’ouverture de certaines archives et la déclassification d’un grand nombre de documents, de s’intéresser aux premières années d’existence d’Israël, vont donc faire l’effet de véritables pionniers à l’assaut d’une terre nouvelle à conquérir et à faire fructifier. 

Mais quand ils découvrent les archives du Palmah, de Tsahal, de l’Etat à partir des années 1980 : Ministère des Affaires Etrangères, Département du Proche Orient, Ministère des Minorités, de l’Agriculture, des Finances, de la Justice. Les archives du mouvement sioniste, des différents partis politiques, de David Ben Gourion, mais aussi les archives locales, celles des kibboutzim, et en dehors d’Israël notamment les archives du Royaume-Uni, titulaire du mandat sur la Palestine jusqu’au 15 mai 1948 et des Etats-Unis. C’est là que va éclater la controverse des « nouveaux historiens israéliens », qui en basculant brusquement à gauche vont entrevoir le vrai visage du sionisme. 

Abraham B. YEHOSHUA

 ILS ONT DIT...
 
   « Il est manifeste que l'État d'Israël a été construit sans l'accord du peuple juif »

Abraham B. YEHOSHUA 
(écrivain et romancier israélien né en 1936 à Jérusalem)

Judah MAGNES

 ILS ONT DIT...
 
   « Nous ne pouvons pactiser avec une société où le nationalisme est devenu un credo imposé. À la lumière de notre conception universaliste de l'histoire du destin juif, et aussi parce que nous sommes préoccupés par la situation et la sécurité des juifs dans les autres parties du monde, nous ne pouvons souscrire à l'orientation politique qui domine le programme sioniste actuel, et nous ne la soutenons pas. Nous pensons que le nationalisme juif tend à créer la confusion chez nos compagnons sur leur place et leur fonction dans la société, et détourne leur attention de leur rôle historique : vivre en communauté religieuse partout où ils sont… La nouvelle voix juive parle par la bouche des fusils…Telle est la nouvelle Thora de la terre d’Israël. Le monde a été enchaîné à la folie de la force physique. Le ciel nous garde d’enchaîner maintenant le judaïsme et le peuple d’Israël à cette folie. C’est un judaïsme païen qui a conquis une grande partie de la puissante diaspora. Nous avions pensé, au temps du sionisme romantique, que Sion devait être racheté par la droiture. Tous les juifs d’Amérique portent la responsabilité de cette faute, de cette mutation… même ceux qui ne sont pas d’accord avec les agissements de la direction païenne, mais qui restent assis, les bras croisés. L’anesthésie du sens moral conduit à son atrophie. »

Judah MAGNES 
(Président à l'Université hébraïque de Jérusalem, lors de son allocution d'ouverture à la rentrée de 1946 - in Norman Bentwich. For Sion sake. Biographie de Judas Magnes. Jewish Publication society of America, 1954, p. 352)

Stefan ZWEIG

 ILS ONT DIT...
 
   « La grandeur du peuple juif réside dans le fait qu'il n'a ni territoire, ni armée et qu'il n'existe que par sa référence à la Torah. Je tiens les idées nationales pour dangereuses comme toutes les limitations et je vois dans le projet de réalisation du judaïsme un recul et un renoncement à sa mission la plus haute. »

Stefan ZWEIG
(écrivain autrichien, né à Vienne le 28 novembre 1881)

Albert EINSTEIN

 ILS ONT DIT...
 
   « La conscience que j'ai de la nature essentielle du judaïsme se heurte à l'idée d'un État juif doté de frontières, d'une armée, et d'un projet de pouvoir temporel, aussi modeste soit-il. Je crains les dommages internes que le judaïsme subira en raison du développement dans nos rangs, d'un nationalisme étroit dans nos propres rangs […] Devenir une nation, au sens politique du mot, équivaudrait à se détourner de la spiritualité de notre communauté que nous devons au génie de nos prophètes. »

Albert EINSTEIN  
(déclaration d'Albert Einstein en 1938)

Grand Rabbin Yaakon Kappel ROTTBLUM

 ILS ONT DIT...

   « Le danger du sionisme c'est qu'il fait accomplir au peuple juif des péchés, des choses mauvaises en lui faisant croire qu'ainsi il accomplit la loi divine. C'est en cela que consistait le péché des habitants de Sodome : ils n'avaient pas conscience de faire le mal ; ils pensaient au contraire qu'ils s'acquittaient de leur devoir de citoyens, qu'ils accomplissaient la loi de leur pays. Tels sont les sionistes. »

Yaakon Kappel ROTTBLUM
(E. Lévyne dans Judaïsme et sionisme, p. 261)

Rav Isaac Mayer WISE

ILS ONT DIT...

  « Nous désapprouvons totalement toute initiative visant à la création d'un État juif. Des tentatives de ce genre mettent en évidence une conception erronée de la mission d'Israël que les prophètes juifs furent les premiers à proclamer. Nous affirmons que l'objectif du judaïsme n'est ni politique, ni national, mais spirituel. Il vise une époque messianique où tous les hommes reconnaîtront appartenir à une seule grande communauté pour l'établissement du Royaume de Dieu sur la terre ».

 

Isaac Mayer WISE
(Conférence centrale des Rabbins américains, Yearbook VII, 1897, p.12)

SIONISME, POLITIQUE ET RELIGION

ARTICLES

Par Jean Claude Baboulin

Un débat feutré mais insistant s’est instauré, par l’intermédiaire de Guysen, entre Salomon Benzimra de Toronto et moi-même, sur la question du sionisme – politique et/ou religieux. Salomon Benzimra a publié ici même un texte intitulé « Les Juifs : peuple, nation état » , parfaitement cohérent et argumenté, et le compte-rendu de la conférence du Rav Yitshaq Lévy a donné lieu à quelques échanges entre ce monsieur et moi-même. Le sujet est d’importance.

Je tiens à noter d’emblée l’étonnant paradoxe qui gouverne à ce débat.

D’un côté, un Juif qui défend la thèse du sionisme politique et laïc.

De l’autre, un non Juif qui défend la thèse du destin religieux du peuple d’Israël.

Rien de plus facile que de me rétorquer : de quoi je me mêle ? Si les non Juifs se mettent à être plus orthodoxes que les Juifs, où va-t-on ? Je répondrai à cette éventuelle remarque de deux façons :

Un, par une modestie non feinte. Je n’ai de leçon à donner à personne, et surtout pas aux Juifs ! Cela fait plus de 3000 ans qu’ils se coltinent la question de leur rapport à Dieu et à la Terre promise, ce n’est pas moi qui vais prétendre à un mieux-disant sur ces questions.

Deux : par une conviction profonde et sincère. Les affaires juives n’intéressent pas que les Juifs. Il se trouve que je me pense comme étant concerné de façon vitale par le destin du peuple juif. Au point d’avoir plongé sans savoir nager dans l’histoire de ce peuple, d’apprendre l’hébreu dans le texte du Houmach, et d’étudier sans relâche les textes fondamentaux de la pensée d’Israël. Si ce n’est donc pas en « donneur de leçons » que je me présente ici, c’est en « guer toshav » potentiel. Nous sommes déjà ici au cœur de notre débat : si je n’étais pas concerné par la Torah, pourquoi donc me compliquerai-je la vie à défendre l’Etat d’Israël ? Je pourrais aussi bien défendre les Tibétains, les Kurdes, les Berbères, ou les Tutsis.

Le problème posé aux Juifs par le sionisme ne peut se résoudre, ni même être complètement posé, dans le cadre d’un article. Il implique des approches complémentaires, religieuses, historiques, politiques, qui ont fait l’objet de multiples ouvrages depuis plus d’un siècle. Je voudrais seulement poser quelques jalons, quelques pistes de réflexion, pour expliquer les raisons de mon opposition radicale aux thèses de Salomon Benzimra.

Le sionisme politique est né à la fin du 19ème siècle d’un constat d’échec, que Herzl a tiré de l’affaire Dreyfus. Si même en France, le pays de la Révolution, des Lumières, et des Droits de l’Homme, les Juifs ne sont pas en sécurité, alors la seule solution est celle du nationalisme juif.

Pour poser cette thèse, il faut avoir cru dans la Révolution, dans les Lumières, et dans les Droits de l’Homme. C’est ce qu’on appelle le franco-judaïsme, cet enfant particulier de la Haskalah qui a cru que 1789 était le retour du Mont Sinaï.

Le sionisme politique de Herzl est la réponse juive à l’échec de la prétention universaliste des Lumières et de la République. Comme la France n’est tout de même pas le monde, il faut ajouter que le sionisme politique est la réponse juive à l’antisémitisme qui s’est développé avec le mouvement des nationalismes au 19ème siècle, contre les empires et les monarchies issues du Traité de Vienne en 1815. Puisque les nationalismes ne laissaient aucune place au particularisme juif, et bien que les Juifs fassent comme les autres : qu’ils se dotent d’un Etat national.

On voit bien, déjà, ce qui travaille le sionisme dans ses fondements : que les Juifs deviennent « comme les autres ». Qu’ils prennent au mot le projet de la modernité, que celle-ci est incapable de respecter, et qu’ils se montrent aussi modernes que les modernes.

Rappelons ici, pour mémoire, que le « sionisme » ne date pas de Herzl. Pour tout dire, il date de Babylone. Exil et sionisme sont, chez les Juifs, les deux faces de la même médaille diasporique. Le sionisme d’avant Herzl, pour avoir été strictement religieux, n’en était pas moins réel.

Les Juifs n’ont jamais cessé de « monter » en Israël, par petits groupes ou de façon plus massive, pour fuir les persécutions, ou plus simplement pour être chez eux. Les Kabbalistes installés à Safed, les croyants trompés par Sabbataï Tsevi, les Hassidim et les adeptes lituaniens du Gaon de Vilna, n’ont pas attendu Herzl pour considérer qu’Israël est le pays des Juifs.

Ce qui est nouveau avec le sionisme politique, c’est une ambiguïté. Le sionisme politique largue les amarres avec l’idée de Terre Promise. Le sionisme politique veut résoudre un problème posé par la modernité dans les termes de la modernité. Le sionisme politique accepte les critères de la modernité en les appliquant aux Juifs. En un mot : le sionisme politique contraint les Juifs à entrer dans la problématique moderne, ce que les Lumières et la République nationale n’avaient pas réussi à faire.

Il faut dire ceci, pour être tout à fait cohérent : le sionisme politique achève, réalise le projet assimilationniste des Lumières. Que les Juifs deviennent un Etat nation comme les autres ! Disant ceci, on voit tout de suite la contradiction interne du projet. Car au fond, la question est : qu’est-ce qu’un Juif ?

Si c’est le croyant d’une religion, il n’y a aucune raison, au regard des critères modernes, qu’il revendique le droit à un Etat. Si c’est une « race », alors Hitler avait raison, et l’évidence a tort (quel rapport « racial » entre un Juif lituanien et un Falasha ?). Si c’est le membre d’une « nation », alors les historiens rationalistes ont raison de le contester : pendant 2000 ans, les Juifs n’ont pas parlé la même langue, n’ont pas aimé la même musique ni la même nourriture, ne se sont pas habillés de la même façon, et n’ont pas été confrontés aux mêmes contextes historiques.

Et pourtant, il y a un fait juif qui transcende ces déterminations. Un fait juif qui n’est pas strictement religieux, qui n‘est pas culturel, qui n’est pas économique. Oserai-je dire : un fait juif qui est HALAKHIQUE ? Un fait juif qui s’autodétermine, sans considération pour les catégories universalistes nées de l’hellénisme, du paulinisme, et du rationalisme.

Pourquoi faudrait-il donc que, aujourd’hui, au motif qu’existe l’Etat d’Israël, cette autonomie, cette indépendance au sens fort du terme, soit abandonnée par ceux qui voudraient que l’Etat d’Israël soit « un Etat comme les autres » ?

Que les Juifs, dans un souci pragmatique, disons « réaliste », tiennent compte du fait que la communauté internationale ne connaît que des nations équivalentes, je dirais que c’est « de bonne guerre ». Il n’est pas possible d’affirmer son identité sans tenir compte de la réalité historique.

Mais pourquoi donc faudrait-il que les Juifs se laissent prendre à l’illusion moderniste ? Pourquoi donc les Juifs devraient-ils abandonner ce qui les a fait exister pendant plus de 3000 ans, et qui n’a rien à voir avec les catégories modernes de « nation » ? Pourquoi donc les Juifs devraient-ils abandonner, renier, l’idée de la Torah selon laquelle il y a Israël ET les Nations ?

Cela n’a rien à voir avec la question de la laïcité, à laquelle les sionistes politiques tiennent tant. Dans la Torah, l’Etat est « laïque » : réduit à sa plus simple expression de gestionnaire des affaires matérielles et courantes. Mais incompétent pour dire le vrai sur les valeurs et sur la loi.

La grande erreur, la grande illusion du sionisme politique, selon moi, consiste à penser que le nom même d’Israël puisse être banalisé au point de faire de cet Etat un Etat « comme les autres ». Jamais Israël ne sera « comme les autres ». Le nom même d’Israël est celui d’une singularité qui vient du fond des âges, et que personne – ni les Lumières, ni Herzl, ni l’ONU – ne pourra jamais rabattre dans l’idée étroite de « nation », de « culture », de « race », ou de « religion ».Les Juifs, d’Israël et de diaspora, seraient bien avisés d’en prendre conscience. Y compris dans notre intérêt à nous, fils de Noah.